15 Ann Margaret Sharp, philosophe (1942-2010)

Gilbert Talbot

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Si la philosophie pour enfants existe et se développe partout dans le monde, c’est en grande partie grâce à Ann Margaret Sharp.

Les origines

Ann Margaret Sharp, la grande dame de la philosophie pour enfants, est née en 1942 à Brooklyn (États-Unis) dans un milieu populaire. Son père était chauffeur d’autobus. Son premier mari, avec lequel elle eut un fils unique, Brendan, était pompier. Elle reçut une éducation religieuse catholique; avec le temps, elle migra d’une Église protestante à l’autre, toujours déçue des contradictions inhérentes à chacune d’elles. Elle se rapprocha par la suite des bouddhistes à San Cristobal de Las Casas, au Mexique, où elle avait une résidence, près de son ami et collègue Eugenio Etcheverria.

Les études

Elle obtint de l’Université de New Rochelle (New York) un diplôme en histoire et philosophie en 1963, puis une maitrise en histoire intellectuelle des Amériques en 1966. Sa thèse de doctorat en philosophie de l’éducation, défendue en 1973, portait sur la théorie de l’éducation de Nietzche. À partir de cette date, elle fut directrice associée de l’Institute for the Advancement of philosophy for Children que fonda Matthew Lipman au Montclair State University (New Jersey). Son deuxième mari, le professeur Philip Guin, en était aussi membre.

La philosophie et les enfants

Cet Institut a été le pivot du développement de la philosophie pour enfants aux États-Unis, mais aussi à travers le monde. À cet institut, Ann Margaret Sharp fut celle qui mit les sciences de l’éducation au service de la philosophie pour enfants. C’est elle qui va mettre de l’avant l’idée de joindre un guide pour les maîtres au premier roman de Lipman, Harry Stottlemeier’s Discovery, puis à la plupart des autres programmes proposés pour les enfants. C’est elle qui développa le programme de maîtrise si original de Mendham, puis lança le premier doctorat international en philosophie pour enfants à la Universidad Iberoamericana de Mexico, avant qu’il se transforme en doctorat en éducation à Montclair State University. Elle fut l’instigatrice de la fondation de l’International Council of Philosophical Inquiry with children (ICPIC) qui réunit tous les centres de philosophie pour enfants à travers le monde.

Grâce à son action, la philosophie pour enfants est aujourd’hui présente dans plus d’une quarantaine de pays et est en pleine progression. Au Québec, c’est elle qui est venue le plus souvent pour donner des conférences, participer à des colloques, superviser des formateurs, lancer de nouveaux programmes, comme celui si original de La Traversée, qui se sert de l’approche de la philosophie pour enfants pour contrer la violence et l’intimidation dans les cours d’école.

Ann Margaret Sharp est décédée le 1er juillet 2010, à San Cristobal de las Casas, des suites de complications pulmonaires multiples. Son compagnon de trente ans de vie commune, Philip Guin, était décédé l’année précédente.

Son œuvre

L’œuvre de Ann Margaret Sharp se caractérise par le fait d’être surtout collective. Ses principaux textes se retrouvent évidemment dans les programmes de philosophie pour enfants proposés par Matthew Lipman. Habituellement, Lipman écrivait les romans, puis Ann et lui construisaient ensuite les manuels d’accompagnement. Un manuel pouvait comprendre plus de quatre cents pages, dans lesquelles des plans de discussion et des exercices liés aux concepts philosophiques abordés dans les romans étaient proposé aux enseignants. Toujours avec Matthew Lipman, elle a participé à la publication d’écrits plus théoriques sur l’importance de la philosophie pour enfants. Avec d’autres auteurs, elle publia des études plus poussées sur Harry et Pixie, deux programmes majeurs du curriculum de philosophie pour enfants.

Il faut noter deux exceptions importantes dans ce travail collectif. C’est Ann Margaret Sharp seule qui poussa l’audace jusqu’à proposer un programme de philosophie au niveau préscolaire, avec l’hôpital de poupées, alors que Matthew Lipman s’était arrêté à la première année du primaire avec Elfie. Son autre œuvre exceptionnelle est Hannah, le premier roman d’un programme tout aussi exceptionnel en prévention de la violence, mis de l’avant par le groupe de La Traversée. Hannah traite plus particulièrement de la violence sexuelle envers les jeunes enfants.

Ann Margaret Sharp s’était aussi donné pour tâche de relier la philosophie pour enfants, de même que les fondements philosophiques de la communauté de recherche, à la pensée d’auteurs modernes. Ainsi, elle a un temps apprécié le panenthéisme de Paul Tillich : selon lui, Dieu ne serait pas une personne, mais la relation qui s’établit entre les personnes. Elle est même intervenue au niveau politique en montrant que la communauté de recherche est une bonne formation à la démocratie. Son intérêt principal allait du côté des écrits féministes et écoféministes. Le dernier texte qu’elle nous livra faisait le pont avec la pensée de Hannah Arendt : écoutons ses derniers mots (extraits d’un texte publié aux Presses de l’Université Laval), c’est l’héritage qu’elle nous lègue :

Et qui sait ? Dialoguer, entrer dans l’univers de l’autre, se soucier des autres et se raconter, tout cela pourrait rendre possible la résolution de problèmes mondiaux (ceux qui nous affectent tous directement) en imaginant ensemble d’autres possibilités avec lesquelles nous pourrions tous nous entendre. Faisons-en le vœu !

Oeuvres principales

Sharp, Ann Margaret, (2005), Hannah, Coll. La Traversée, PUL, 48 p.

Sharp, Ann Margaret, (1996), The Doll Hospital, Montclair, I.A.P.C., 40 p.

Sharp, Ann Margaret, (1996), Making Sense of Our World, Manuel d’accompagnement de The Doll Hospital, Montclair, I.A.P.C., 125 p.

Lipman, Matthew et Ann Margaret Sharp (1983), Wondering at the World, Lanham, University Press of America et Montclair, I.A.P.C. Montclair, 500 p.

Lipman, Matthew et Ann Margaret Sharp (1981), Looking for Meaning, Montclair, I.A.P.C., 450 p.

Lipman, Matthew et Ann Margaret Sharp (1979), Philosophical Inquiry, Montclair, I.A.P.C.,  443 p.

Lipman, Matthew et Sharp, Ann Margaret (1977), Ethical Inquiry, Montclair, I.A.P.C., 466 p.

Références

Lipman, Matthew en collaboration avec Ann-Margaret Sharp (1978), Growing up With Philosophy, Philadelphie, Temple University Press, 410 p.

Lipman, Matthew en collaboration avec Frederick, S. Oscanyan et Ann-Margaret Sharp (1980), Philosophy in the Classroom, Philadelphie, Temple University Press, 231 p.

Sharp, Ann Margaret (1991), Studies in Philosophy for Children : Harry Stottlemeier’s Discover, Philadelphie, Temple University Press, 266 p.

Reed, Ronald F et Ann Margaret Sharp (1996), Studies in Philosophy for Children. Pixie, Madrid, Ediciones Della Torre, 406 p.

Sharp, Ann Margaret (2011), “Entrons dans l’univers de l’autre. Apprendre à juger, dans une class transformée en communauté de recherche”, In M. Gagnon et M. Sasseville (dir.), La communauté de recherche philosophique, coll. Dialoguer, Québec, Presses de l’université Laval, 330 p.

Sharp, Ann Margaret (1988), “Community of Inquiry : Education for Democracy”, Thinking : The Journal of Philosophy for Children, vol 1, no 3.

Sharp, Ann Margaret (1994), Women Feminism and Philosophy for Children, édition spéciale de Thinking : The Journal of Philosophy for Children.

“Ann Margaret Sharp 1942-2010”, Federacion Mexicana de Filosofia Para Ninos A.C. En ligne. http://www.fpnmexico.org/index.php/historia/biografias.

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2 Responses to Ann Margaret Sharp, philosophe (1942-2010)

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